Session des nouveaux prêtres fidei dumun arrivés en France : la Roche du Theil 2026 par le père Eloge Elenga
Je voudrais commencer par un mot de remerciement très simple et très sincère. Merci à la cellule d’accueil nationale, pour son travail patient, souvent discret, mais profondément précieux pour la vie de l’Église. Merci pour l’attention portée aux prêtres venus d’ailleurs, pour l’accompagnement proposé, pour les espaces de parole et de relecture qui sont offerts. Je voudrais aussi remercier les confrères prêtres qui prennent le temps d’écouter ce témoignage. Votre présence fraternelle donne déjà une tonalité évangélique à ce moment que nous partageons.
Si je prends la parole aujourd’hui, ce n’est pas pour transmettre une analyse théorique ni pour proposer un modèle. Ce que je vais partager est né d’un chemin vécu, d’une expérience traversée dans la durée, avec ses lumières, ses joies, mais aussi ses fragilités. J’essaie simplement de mettre des mots sur ce qui a été reçu, sur ce qui continue de me travailler intérieurement, et sur ce que cette mission m’a appris, parfois au prix de déplacements profonds.
J’ai été envoyé comme prêtre Fidei Donum dans le diocèse de Vannes. Cette mission ne s’est pas présentée comme un projet personnel longuement mûri ou choisi à l’avance. Elle m’a été confiée par l’Église, et je l’ai accueillie dans la foi, avec confiance, mais aussi avec une part d’inquiétude et de tremblement intérieur. Car partir, quitter son pays, sa culture, sa langue maternelle, ses repères pastoraux, n’est jamais anodin. C’est un passage qui engage toute la vie, et qui vient toucher, en profondeur, le cœur même de l’identité sacerdotale.
Depuis trois ans, je fais aussi partie de la cellule d’accueil des prêtres venus d’autres pays dans le diocèse de Vannes. Cette double expérience — missionnaire accueilli hier, accompagnateur aujourd’hui — m’a permis de regarder la mission avec un regard plus large. Elle m’a fait entendre les grandes joies, mais aussi les difficultés réelles, parfois lourdes à porter, que vivent de nombreux frères prêtres.
Ce que je veux partager avec vous aujourd’hui est donc à la fois personnel et profondément ecclésial. Il ne s’agit ni d’un jugement, ni d’un bilan, ni d’une dénonciation. Il s’agit d’une parole de vérité, offerte dans un esprit de communion, pour relire ensemble la mission Fidei Donum, et pour réfléchir à ce qu’elle nous apprend sur notre Église.
La mission Fidei Donum a une longue histoire. En 1957, le pape Pie XII appelait les Églises d’Europe à envoyer des prêtres diocésains vers les jeunes Églises. Des prêtres ont quitté leur terre natale pour annoncer l’Évangile, bâtir des communautés, partager la foi. Aujourd’hui, cet esprit missionnaire continue, mais différemment. Les Églises qui ont reçu deviennent elles-mêmes envoyées. Des prêtres venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine sont accueillis dans les diocèses de France. Ce renversement n’est pas seulement organisationnel. Il est un signe des temps. Il révèle une Église vivante, traversée par la circulation des dons et des charismes, où chacun peut apprendre de l’autre.
Mais, je le dis clairement, la mission n’est pas simple. La mission en France présente des défis très concrets. Le contexte de sécularisation, les habitudes pastorales anciennes, la perception du temps et de l’engagement, le rapport aux institutions ecclésiales… tout cela peut être un choc pour des prêtres venus de sociétés où la foi structure encore largement la vie sociale.
À cela s’ajoutent la solitude, l’éloignement de la famille et du diocèse d’origine, le poids de la langue, parfois du climat. Même lorsqu’on est bien accueilli, une forme de nostalgie demeure. Elle fait partie de la croix de la mission. L’intégration pastorale demande du temps. Trouver sa place dans un presbyterium, comprendre les attentes des fidèles, ajuster son style pastoral sans se renier… tout cela est un chemin. Un chemin qui ne peut être parcouru seul.
C’est pourquoi l’accueil et la fraternité sacerdotale sont essentiels. Ils ne vont jamais de soi. Ils se construisent dans le temps, par l’écoute, la patience, et parfois par la conversion de nos habitudes. Accueillir un frère prêtre venu d’ailleurs, c’est accepter d’être déplacé : déplacé dans ses manières de penser, dans ses habitudes, dans sa manière d’exercer le ministère. C’est aussi une école d’humilité pour le prêtre accueilli : accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, se tromper parfois, demander de l’aide, écouter, proposer, ajuster son style, sans se renier.
Les communautés chrétiennes et les laïcs ont ici un rôle décisif. Souvent, ce sont eux qui offrent les premiers repères, les premières relations, les premiers soutiens concrets. Lorsqu’ils sont associés à la démarche d’accueil, la mission devient réellement communautaire. Le prêtre n’est plus seul face à son adaptation ; il est soutenu par un tissu relationnel vivant. Et cela fait de la coresponsabilité une réalité tangible : la mission n’est pas l’affaire de quelques-uns, elle est l’affaire de tous. L’accueil devient ainsi un signe évangélique vivant, qui montre que la communion chrétienne dépasse nos seules logiques personnelles ou institutionnelles.
Ces défis ne sont pas que matériels ou humains ; ils sont aussi spirituels. Les tensions, les malentendus, les différences culturelles, les incompréhensions sont autant d’occasions de croissance. Ils nous obligent à repenser notre manière d’exercer la fraternité sacerdotale et l’autorité dans l’Église. Accueillir un frère prêtre venu d’ailleurs, ce n’est pas seulement lui confier des tâches, c’est reconnaître en lui un charisme, une parole, une expérience qui enrichit tout le presbyterium.
Et pourtant, malgré toutes ces difficultés, la mission Fidei Donum est une source de joie profonde. Joie des rencontres, joie de la fraternité, joie de voir l’Évangile porter du fruit là où on ne l’attendait pas. Dans un contexte parfois marqué par le doute ou la lassitude, la présence de prêtres venus d’ailleurs peut réveiller l’espérance, non par des stratégies ou des méthodes, mais par le témoignage simple d’une foi vécue avec générosité et confiance.
La mission est fondamentalement un échange de dons. Le prêtre donne son temps, son énergie, sa culture. Mais il reçoit aussi énormément : une autre manière de vivre la foi, une autre compréhension de l’Église, une autre expérience de la mission. Et l’Église qui accueille reçoit elle aussi : elle reçoit un témoignage vivant de catholicité, une invitation à s’ouvrir, à se convertir, à accueillir l’autre comme un don.
Cette mission nous renvoie enfin au mystère même de l’Incarnation. Le Christ a accepté de venir dans un monde qui n’était pas le sien, de parler une langue humaine, de partager une culture, de dépendre de l’accueil qu’on lui offrait. Tout prêtre missionnaire vit à sa manière cette logique : accepter de ne pas tout maîtriser, se laisser transformer par le lieu où il est envoyé, dépendre de l’accueil qui lui est fait. C’est une école de pauvreté évangélique.
Dans un monde marqué par les replis identitaires et la peur de l’étranger, la mission Fidei Donum est aussi un signe prophétique. Elle dit qu’une autre manière de vivre la différence est possible. Elle montre que la rencontre, même exigeante, peut devenir source de vie, de fraternité et de croissance.
En relisant ce chemin, je rends grâce. Ce chemin n’est pas toujours simple, il est parfois éprouvant, mais il est profondément évangélique. Il nous oblige à revenir sans cesse au Christ, source et horizon de toute mission. Que cette expérience continue d’élargir nos cœurs, de fortifier notre communion et de nourrir notre espérance, afin que, ensemble, nous soyons des témoins crédibles de l’Évangile dans le monde qui est le nôtre, sous la conduite de l’Esprit Saint, source de toute mission et de toute fraternité.
Avant de conclure, je voudrais élargir le regard et rendre hommage à celles et ceux qui nous ont précédés sur les chemins de la mission. Je pense aux anciens missionnaires, à ces prêtres qui, souvent très jeunes, ont quitté leur famille, leur pays, leur culture, parfois pour toujours, afin d’annoncer l’Évangile en Afrique. Ils ont laissé derrière eux leurs repères, leurs sécurités, leurs proches, et ils l’ont fait dans une grande simplicité, sans bruit, par fidélité à l’appel reçu.
Beaucoup d’entre eux ont appris des langues inconnues, partagé la vie des populations, affronté la solitude, la maladie, parfois l’incompréhension. Ils n’avaient pas toujours des moyens importants, mais ils avaient le désir profond de faire connaître le Christ et de servir les communautés qui leur étaient confiées. Leur présence a marqué des générations entières. Elle a fait naître des Églises vivantes, des vocations, une foi enracinée dans des cultures locales.
Si aujourd’hui des prêtres africains sont envoyés en mission ailleurs dans le monde, c’est aussi grâce à ce qu’ils ont semé. La mission que nous vivons aujourd’hui s’inscrit dans cette histoire longue, humble et féconde. Elle est portée par la fidélité de ceux qui ont donné leur jeunesse, leur énergie, parfois leur vie, pour que l’Évangile soit annoncé.
À leur manière, ils nous rappellent que la mission ne se choisit pas selon le confort, mais selon la disponibilité du cœur. Ils nous rappellent que l’Évangile se transmet par des vies offertes, par des présences patientes, par une fidélité souvent cachée. Leur témoignage demeure pour nous une source d’inspiration et un appel à la gratitude. Que leur mémoire continue de nous habiter et de nourrir notre propre engagement missionnaire, afin que, à notre tour, nous sachions servir l’annonce de l’Évangile avec humilité, courage et confiance.
