Frères et sœurs, la parole que nous venons d’entendre (Mt 5,17-37 –Cf texte ci-dessous) se situe au cœur du Sermon sur la montagne. Elle n’est pas seulement un enseignement moral parmi d’autres ; elle est une clé de lecture de toute la mission du Christ. Elle nous dit qui est Jésus, elle nous révèle ce qu’est le Royaume, et elle trace le chemin concret de la vie chrétienne. Si nous l’accueillons vraiment, elle peut renouveler en profondeur notre vie paroissiale.
Frères et sœurs, tout commence par cette affirmation solennelle : « Je ne suis pas venu abolir la Loi ou les Prophètes, mais accomplir. » Le verbe grec employé par saint Matthieu, plêrôsai, signifie remplir, porter à la plénitude, mener à l’achèvement. Jésus ne vient pas corriger la Loi comme si elle avait été mauvaise ; il en révèle le sens ultime. La Loi était une pédagogie divine, une orientation vers la sainteté. En Jésus, elle atteint son sommet parce qu’il est lui-même la Parole vivante du Père.
Il faut comprendre que Matthieu écrit pour une communauté en grande partie issue du judaïsme. La question était brûlante : faut-il abandonner la Torah pour suivre le Christ ? L’évangéliste répond clairement : non. Le Christ n’est pas rupture, il est accomplissement. Il est la clé qui permet de lire toute l’Écriture. Pas un iota, pas un trait de la Loi ne disparaît, parce que tout trouve en lui sa vérité.
Mais cet accomplissement n’est pas simple répétition. Il est intériorisation et radicalisation. Jésus ne se contente pas de rappeler les commandements ; il en dévoile la racine intérieure. « Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… » Cette formule manifeste une autorité extraordinaire. Aucun prophète n’avait parlé ainsi. Jésus ne cite pas une tradition : il parle en son nom propre. Cela signifie que la justice du Royaume ne repose pas seulement sur une observance extérieure, mais sur une transformation du cœur.
« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens… » Dans une paroisse, cette parole peut nous interroger profondément. Nous pouvons être fidèles à la messe dominicale, engagés dans un service, respectueux des règles. Tout cela est bon. Mais la justice du Royaume va plus loin. Elle ne consiste pas seulement à faire ce qu’il faut ; elle consiste à devenir ce que Dieu veut que nous soyons : des fils et des filles configurés au Christ.
Prenons le premier exemple donné par Jésus : le meurtre. « Tu ne commettras pas de meurtre. » Commandement fondamental, qui protège la vie, don sacré de Dieu. Mais Jésus en révèle la racine : la colère, l’insulte, le mépris. L’exégèse montre une progression : la colère intérieure, la parole méprisante (« Raca »), l’injure qui nie la dignité de l’autre. Le mal commence dans le cœur.
Appliquons cela à notre vie paroissiale. Il est rare qu’il y ait des conflits graves. Mais il peut y avoir des tensions, des susceptibilités, des critiques, des paroles blessantes. Une décision pastorale qui ne plaît pas, un changement liturgique, une nomination, un projet qui ne correspond pas à nos attentes… et la colère monte. Elle peut rester intérieure, mais elle peut aussi s’exprimer en paroles qui divisent.
Jésus nous rappelle que la communion est fragile. Une paroisse n’est pas une entreprise ni une association ; elle est le Corps du Christ. Une parole méprisante peut blesser ce Corps. Une attitude de fermeture peut ralentir l’élan missionnaire. La justice supérieure dont parle Jésus consiste à purifier nos réactions, à choisir la patience plutôt que l’irritation, l’écoute plutôt que la critique.
« Va d’abord te réconcilier avec ton frère. » Cette parole est d’une force pastorale immense. Elle signifie que la liturgie et la fraternité sont inséparables. Nous pouvons avoir une église belle, des chants soignés, des célébrations dignes ; mais si la réconciliation ne traverse pas nos relations, il manque quelque chose d’essentiel.
Dans un plan pastoral paroissial, la communion ne peut pas être un simple slogan. Elle doit devenir une priorité concrète : apprendre à dialoguer, à relire ensemble les décisions, à accueillir les différences de sensibilité. Une paroisse vivante est une paroisse qui sait traverser les désaccords sans se diviser.
L’enseignement sur l’adultère et le regard de convoitise ouvre un autre chantier pastoral. Jésus ne condamne pas seulement l’acte ; il vise le regard. Il rappelle que l’autre n’est jamais un objet. Cette parole peut éclairer notre manière de vivre les relations dans la communauté. Personne ne doit être instrumentalisé. On ne « se sert » pas des personnes pour faire fonctionner une activité. Chaque bénévole, chaque paroissien, chaque enfant, chaque personne âgée est un mystère sacré.
Dans un projet pastoral, cela signifie mettre la personne au centre. Écouter avant de demander. Accompagner avant d’exiger. Respecter les rythmes. Une paroisse qui accomplit la Loi dans l’amour est une paroisse où chacun se sent reconnu pour lui-même, et non pour son utilité.
La parole sur le mariage et la répudiation nous rappelle aussi que la communauté chrétienne est appelée à soutenir la fidélité. Dans un contexte culturel marqué par la fragilité des engagements, la paroisse devient lieu d’accompagnement des couples, d’écoute des blessures, de soutien des familles. L’exigence évangélique ne doit pas se transformer en jugement ; elle doit devenir appel à la miséricorde et à la fidélité possible avec la grâce.
Enfin, « Que votre oui soit oui, que votre non soit non. » Cette simplicité évangélique est précieuse dans la vie paroissiale. Elle concerne notre manière de nous engager. Dire oui à un service, c’est s’y tenir. Dire non, c’est l’assumer avec clarté. Éviter les doubles discours, les promesses vagues, les critiques indirectes. La transparence crée la confiance. Et la confiance est le fondement de toute communauté missionnaire.
Frères et sœurs, tout cela prend sens dans la personne du Christ. Lui seul a parfaitement accompli la Loi. Il n’a pas aboli l’exigence ; il l’a vécue jusqu’au bout dans l’amour. Sur la croix, il n’a pas répondu à la violence par la violence. Il a accompli la justice du Royaume en pardonnant. C’est en lui que notre paroisse trouve sa source et son modèle.
Nous ne pouvons pas vivre cet Évangile par nos seules forces. Un plan pastoral, aussi bien conçu soit-il, restera stérile sans la grâce. C’est l’Esprit Saint qui inscrit la Loi dans nos cœurs. C’est lui qui transforme la colère en douceur, la convoitise en respect, l’infidélité en persévérance, le mensonge en vérité.
Alors, frères et sœurs, laissons cet Évangile renouveler notre vision de la paroisse. Qu’elle ne soit pas seulement un lieu où l’on vient recevoir des sacrements, mais un espace où la Loi est accomplie dans la charité. Qu’elle soit une école de conversion, un laboratoire de réconciliation, une famille où l’on apprend à aimer concrètement.
Si notre justice surpasse celle d’une simple observance, si elle devient justice du cœur, alors notre paroisse deviendra signe visible du Royaume. Non pas une communauté parfaite, mais une communauté en chemin, humble, réconciliée, fidèle, transparente.
Et lorsque nos « oui » quotidiens, simples et sincères, se rejoindront, ils formeront un grand « oui » au Christ. Alors, à travers notre petite réalité locale, c’est le Royaume des Cieux qui prendra chair. Amen.
Bon dimanche à tous !
Père Eloge Elenga – Paroisse Saint Vincent Ferrier Vannes
SIXIEME DIMANCHE ORDINAIRE (A)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 17-37
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements et qui enseignera aux hommes à faire ainsi sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.
Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.
Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne. Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme, qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.
Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne manqueras pas à tes serments, mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi. Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »
